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Le point de vue de Hichem Skik
Si on examine le paysage médiatique dans notre pays du point de vue quantitatif, on constate indubitablement une augmentation continue du nombre de media et une diversification de leur statut juridique : de nouveaux journaux paraissent, de nouvelles stations de radio, des chaînes de télévision sont créées ; ces media sont publics ou privés, nationaux ou régionaux, généralistes ou thématiques etc.
Mais, bizarrement, malgré cette multiplicité numérique et cette diversité juridique le citoyen a la nette impression – à quelques rares exceptions près, sur lesquelles je reviendrai - que le paysage médiatique est resté immuable depuis plusieurs décennies.
C’est que cette diversité de statut est plus juridique que pratique, plus apparente que réelle. En effet :
· les organes officiels, gouvernementaux et officieux ont certes connu des changements importants sur les plans technique, formel etc. Mais ils n’ont pratiquement rien changé à leur tonalité, à leur discours politique .Toujours la même présentation idyllique de notre réalité ( il ne s’y passe que des choses positives : pas ou presque d’inondations ni de tornades ni de tremblements de terre ni d’attentats terroristes ni de révolte populaire dans le bassin minier de Gafsa… grâce à la politique clairvoyante et à la vision futuriste de nos responsables,comme en témoignent nos réalisations avant-gardistes ; le peuple est solidement resserré, dans une unité sans faille, autour de sa sage direction, le monde entier, lui aussi unanime, n’a d’autre préoccupation que de faire l’éloge de notre réussite sur tous les plans : les seules voix discordantes sont le fait d’extrémistes de mauvaise foi et de nostalgiques de la période coloniale, jaloux de nos réussites) .Toujours la même monopolisation de toutes ces tribunes par le pouvoir et le parti au pouvoir, agissant, depuis plus de cinquante ans, comme un régime de parti unique, en se souvenant parfois qu’une dose de pluralité ferait bonne impression et donnant alors la parole à d’autres voix, mais… des voix qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à la voix officielle.
· les « privés » auxquels on attribue des autorisations ne sont pas n’importe qui : alors que plusieurs demandes de radios et de télés privées ont été déposées depuis longtemps, les heureux bénéficiaires d’autorisations ont tous été soigneusement triés sur le volet : des « gens de confiance » dont on est sûr que, non seulement ils respecteront les « lignes rouges »- qu’on leur dicte ou , le plus souvent qu’ils s’imposent et qu’ils imposent vigoureusement à leurs journalistes- mais qu’ils sauront aussi se rendre utiles en se faisant les thuriféraires de la politique officielle, avec la même vision unilatérale, la même langue de bois, les mêmes tics, car puisant à la même source : l’Agence de presse censée être nationale, mais qui est, en fait, officielle… comme tout le reste.
Par cet aspect, la plupart des media, anciens ou nouveaux, se ressemblent étrangement, au point que, comme l’a relevé le chef de l’Etat lui-même il y a déjà plusieurs années, et cela n’a guère changé depuis ! - on a souvent l’impression d’avoir affaire au même journal, à la même station, à la même chaîne.
· Faute de pouvoir montrer leur originalité sur le plan de la politique intérieure et pour attirer des lecteurs ou des auditeurs- et, surtout, de la publicité, une véritable manne, objet d’une concurrence acharnée entre eux- la plupart de ces media se rabattent sur des thèmes moins dérangeants(pour le pouvoir,bien sûr) et au succès garanti : sport à gogo, faits divers plus croustillants les uns que les autres…et politique internationale, réduite presque exclusivement aux conflits de Palestine, d’Irak et d’Afghanistan, eux-mêmes traités sur le mode émotionnel, jouant sur les sentiments, exacerbant les ressentiments, favorisant dans le public- et particulièrement chez les jeunes- le passionnel, l’irrationnel, l’extrémisme.
Mais même par cet aspect, ces media ne se distinguent que très peu les uns des autres : ils tirent à qui mieux mieux sur les mêmes ficelles, cherchent à racoler les mêmes publics et (surtout !) se livrent la même concurrence effrénée pour la même publicité, qui occupe chez eux le même espace, de plus en plus considérable.
On conçoit, dès lors, que les Tunisiens se tournent de plus en plus souvent vers des médias étrangers, principalement des chaînes satellitaires qui adoptent un ton plus libre, moins stéréotypé, et donc plus persuasif et proposent les unes une information plus objective ou plus « engagée » dans le sens souhaité par la majorité du public, les autres des variétés considérées comme plus vivantes, moins artificielles que celles des media officiels.
L’attrait exercé par ce type de media ne va, cependant, pas sans « risque » , car il y a, dans tout cela, à boire et à manger : des programmes divertissants et des programmes abêtissants, des programmes d’information et des programmes de manipulation, des programmes élargissant les horizons et des programmes favorisant le dogmatisme, des programmes prônant l’ouverture , la compréhension et le dialogue et des programmes faisant la promotion du repli, de l’intolérance et de la violence.
Face à ce dernier danger, on a cru intelligent de les combattre avec les mêmes armes .On a, ainsi, lancé une station radio dont les programmes, exclusivement religieux, sont destinés à promouvoir une conception modérée de l’islam. L’expérience est trop récente pour en évaluer les effets, mais d’après mes observations, cette station ne concurrence, pour l’instant, que les radios nationale et régionales, ainsi qu’une radio « privée » qui était écoutée surtout par les jeunes…et les taximen : bien mince résultat ! Sans parler du risque de conforter, non pas le sentiment religieux -qui n’a, apparemment, besoin de l’aide de personne pour bien se porter- mais une forme de religiosité austère, rigoriste,bigote, hostile aux divertissements, à la musique etc. : là, cela serait carrément se tirer une balle dans le pied !
Heureusement pour nous, dans le paysage médiatique, tout n’est pas morose, voire déprimant, il y a quelques îlots moins sombres, qui donnent des raisons d ‘espérer :
-Il y a des media privés- des journaux, mais aussi, dans une certaine mesure, une chaîne de télévision- qui déploient des efforts pour faire leur travail en obéissant à des impératifs essentiellement professionnels .Mais leur tâche est rude, les tentations trop grandes et les pressions trop fortes : il est si facile, s’ils déplaisent, de leur mettre des bâtons dans les roues ! Les moyens sont nombreux, le plus efficace étant sans doute la fameuse publicité, qui peut se tarir brusquement…
-Il y a les media des partis d’opposition–en fait des journaux papier- . Les trois hebdomadaires -Mouatinoun, Al Mawqef et Attariq Al Jadid- constituent une réelle exception dans le paysage médiatique, du point de vue de la marge d’autonomie dont ils bénéficient (ou qu’ils se donnent) par rapport aux autres media. Cette marge s’est récemment accrue par la suppression du dépôt légal – en fait une censure préalable. Leur existence, leur liberté (relative !) de ton, la régularité (relative aussi !) de leur parution laissent espérer qu’ils pourront contribuer à créer une véritable opinion publique dans notre pays, susceptible d’imposer le respect effectif du pluralisme en général et plus particulièrement dans l’information, pour qu’elle puisse jouer son rôle de « contre-pouvoir ». Hélas ! Là aussi, le chemin est semé d’embûches, et la vie de ces journaux est loin d’être un long fleuve tranquille ! Les subventions légales et la publicité d’Etat ne sont pas accordées à tous. Responsables et rédacteurs sont toujours sous tension, se demandant –faute d’information officielle- ce qui est « publiable » et ce qui ne l’est pas…Malgré cela,on n’est jamais à l’abri de différentes sortes de « tracasseries » : elles viennent d’atteindre un degré de gravité intolérable pour l’un de ces trois journaux, Al Mawqef, qui subit ces dernières semaine un véritable harcèlement au niveau de sa distribution, ce qui risque de mettre en danger l’existence même de notre confrère et réduirait gravement l’espace de pluralisme.
- Un autre motif d’espoir est constitué par les journalistes qui sont de plus en plus nombreux à s’élever contre les conditions qui leur sont faites, notamment dans les media officiels et officieux. Et ils ne dénoncent pas seulement leur situation matérielle et leurs conditions de travail : ils s’élèvent désormais, et ouvertement, contre la censure dont ils font l’objet et « les ordres venus d’en haut » qu’on oppose à leurs protestations.
- Quand on sait la toute puissance des directions des media officiels, directement sous les ordres du gouvernement, et la bienveillance dont bénéficient les patrons de presse lorsqu’il s’agit de « tenir » leurs journalistes, on ne peut que rendre hommage au courage de ces journalistes qui se lèvent pour défendre leur dignité et celle de leur beau métier.
- Cette prise de conscience des journalistes et, surtout, leur volonté de défendre eux-mêmes leurs droits matériels et moraux vient de se concrétiser par la création d’un syndicat des journalistes autonome, débarrassé de toute tutelle: pour moi, c’est là le principal motif pour espérer que notre pays connaisse enfin une information indépendante, objective et, surtout, plurielle.
- Pour terminer, je citerai ce formidable moyen de communication qu’est internet, créé pour assurer une communication planétaire, sans entrave de temps, d’espace ou de censure. Quand on sait les difficultés que connaissent les internautes dans notre pays et la véritable tutelle qu’exercent sur nous les Autorités pour décider des sites qui nous conviennent et de ceux qui ne nous conviennent pas, on peut s’étonner que je classe internet parmi les motifs d’espoir. En fait, je pense surtout à l’intelligence que déploient nos compatriotes pour réussir à contourner tous ces obstacles, notamment à travers les blogs, qui constituent désormais un espace de liberté auquel ont recours des jeunes -et aussi des moins jeunes, je l’avoue- de plus en plus nombreux.
Hichem Skik
(Source L’Expression ( Hebdomadaire – Tunisie) du 02 au 08 mai 2008)
PLAIDOYER POUR UNE « SCHIZO-ANALYSE » COLLECTIVE
H. BARDI
« La mort naturelle de l’Esprit d’un peuple peut se manifester par la nullité politique »
Hegel, La raison dans l’Histoire, 10/18, p. 90-91.
« Si, dans un même Sujet, deux actions contraires sont provoquées, il devra se faire un changement nécessairement, soit dans l’une et l’autre, soit dans une seule, jusqu’à ce qu’elles cessent d’être contraires »
Spinoza, L’éthique, Folio, p. 354.
Ce papier écrit à la hâte et qui se voudrait succinct ne vise nullement à passer au crible tout le verbiage, fourni s’il en fût (on y tire à boulets puantes dans tous les sens), de l’ami Hamadi, mais de réagir sereinement et de « manière constructive » —comme aimaient à le répéter mes vieux camarades— à certaines questions dont il faut tout de même lui reconnaître le mérite de les avoir effleurées...
Je retiendrai essentiellement deux idées qui me paraissent dignes d’intérêt dans le flot langagier déversé par Hamadi, sur pratiquement tout le monde, durant le mois d’avril. La première porte sur la critique du stalinisme persistant chez une certaine gauche tunisienne qui se dit radicale, et la deuxième concerne l’actualité indéniable de la « question sociale » en Tunisie.
D’aucuns pourraient protester de l’impertinence d’une nième réouverture du « dossier stalinien », dont l’Histoire (avec un grand « h ») s’est, depuis fort longtemps, chargée d’en sceller définitivement le sort. Combat d’arrière-garde, superfétatoire et inutile renchérissent ceux, tournés vers l’avenir, pour qui l’affaire est close et la messe bel et bien dite.
Nous n’en pensons pas moins, à dire vrai. Mais il est parfois des clous rouillés (parsemés dans notre pauvre demeure qui menace de s’effondrer) qui aiment à s’attirer, à intervalle quasi-régulier, les coups du marteau salvateur (celui de Nietzsche, si vous voyez ce que je veux dire). Si nous avons décidé d’en asséner celui-ci, c’est que Hamadi a fait montre de frilosité, de partialité et de manque flagrant d’objectivité (on n’ira pas jusqu’à dire qu’il a frôlé la malhonnêteté intellectuelle). D’où, d’ailleurs, son échec à atteindre la cible... pourtant statique ! Et comme celui qui « arrose » mal s’expose, par la force des choses, à ce qu’il soit arrosé à son tour, nous nous donnerons à cœur joie de lui diriger ce « jet »...
Dans le premier texte (commis par « H » en réponse à un article dithyrambique sur Staline, propagé par le journal en ligne Al Badil : « Staline ou « les socialisme des imbéciles » ») qui avait pour point de départ (mais seulement pour point de départ, car rapidement l’auteur égare sa boussole —si tant est qu’il en avait une !— et nous inflige un indigeste marathon labyrinthique) l’idée « juste » consistant à vilipender le stalinisme à la tunisienne qui s’obstine encore, non sans une particulière bêtise anhistorique, à nier avec une malhonnêteté sidérante les crimes monstrueux commis par la dictature bureaucratique stalinienne à l’encontre de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, sacrifiés sur l’autel nauséabond du « capitalisme bureaucratique d’Etat » ; cette « gauche » amnésique qui s’agrippe effrontément, sans rougir le moins du monde, au plus grand mensonge de l’histoire de l’humanité, qui a réduit le « socialisme » à une construction d’usines (l’industrialisation), reléguant ainsi au magasin des accessoires futiles l’essence même de ce que devait être l’idéal socialiste, à savoir : révolutionner les rapports humains en vue de les asseoir sur le respect de la dignité irréductible de chacun, abolir l’exploitation de l’homme par l’homme (et non pas substituer l’exploitation bourgeoise et koulak par l’exploitation bureaucratique), et instaurer la démocratie ouvrière... au-dedans comme en dehors des partis politiques (et non pas seulement du PCUS !)
Cet idéal a été foulé aux pieds des Tchékistes et autres Guépéou —à la solde des Staline, Zinoviev, Kamenev, Boukharine... (Avant que ces derniers ne soient, à leur tour, broyés par la machine infernale stalinienne) — qui semaient la terreur d’un bout à l’autre de l’URSS, emprisonnant par centaines de milliers, sous les mêmes toits pénitentiaires et à l’intérieur des mêmes camps de concentration, les opposants de tous bords : mencheviques, socialistes révolutionnaires, sociaux-démocrates, communistes, socialistes, anarchistes, religieux, etc. ; qu’on qualifiaient de « contre-révolutionnaires », de « saboteurs », de « petits-bourgeois », et j’en passe...
L’ami Hamadi ne va donc pas à l’essentiel dans sa critique des « survivances staliniennes » chez les nostalgiques tunisiens du « soviétisme ». Il ne développe guère une critique radicale de l’horreur dictatoriale bolchevique. Celle-ci n’étant en fait que l’aboutissement d’une politique bureaucratique anti-prolétarienne, originairement conçue et mise sur pied par Lénine lui-même, soutenu par Trotski (qui avait désormais pris l’habitude, depuis son ralliement au bolchevisme ambiant, de s’aligner aveuglement sur les positions du maître Vladimir Illich...). N’est-ce pas ce duo (et notamment l’exécutant, « le camarade » Trotski qui se trouvait alors à la tête de l’armée rouge) qui, en 1921, a réprimé dans un bain de sang la révolte des marins de Kronstadt ? : Plus de dix milles en ont été froidement fusillés ! Ceux qui ont réussi à s’enfuir en Finlande ont reçu l’assurance d’être amnistiés à leur retour en Russie. Ils furent eux aussi fusillés !
Il n’est pas dans notre intention ici d’évoquer toutes les horreurs perpétrées au nom du « communisme » (qu’il soit dit « de guerre » ou autre), de la nouvelle politique économie (NEP), du plan quinquennal, ou de nous appesantir sur les sombres chapitres de Brest-Litovsk, des Goulags, et autres « procès iniques » orchestrés par la dictature stalinienne, etc., mais seulement de rappeler modestement quelques vérités historiques aussi élémentaires qu’évidentes pour celui qui accepte/veut/n’a pas peur de regarder la réalité en face ; la réalité non-étriquée et dans toute sa complexité... hélas souvent déplaisante, et dont les bornes ne peuvent être arbitrairement délimitées par l’évocation, teintée de « religiosité profane », d’un Lénine, encore moins un Trotski...
L’ami Hamadi a donc occulté, sans en donner l’air, la complicité passive de Trotski qui s’est longtemps refusé à voir dans le pouvoir instauré au lendemain de la révolution d’octobre, une dictature bureaucratique sanguinaire qui s’est imposée au dessus (et par-dessus) des/les travailleurs par la terreur aussi généralisée qu’impitoyable. Cette complicité s’origine dans le dédain, qui ne s’est jamais démenti, manifesté par l’auteur de « La révolution trahie » [livre dans lequel, faut-il le rappeler, Trotski considère que le pouvoir alors en place est fort bien « un pouvoir ouvrier », et que les méthodes répressives, sanguinaires et dictatoriales employées par la clique stalinienne dès avant le plan quinquennal, sont « des méthodes socialistes qui ont fait leurs preuves » !!] à l’égard de la classe ouvrière et —surtout— de la paysannerie russe dépouillée jusqu’à l’os...
Fidèle, en effet, jusqu’au bout des ongles au dogmatisme léniniste fait, entre autres aberrations, du système de parti unique « guide du prolétariat » et son « rédempteur », il postule avec morgue l’incapacité rédhibitoire des travailleurs à s’auto-organiser et pose comme vérité « officielle absolue » leur impuissance à participer librement aux affaires de l’Etat, lesquelles doivent par conséquent rester à jamais le domaine réservé du Comité central... Là réside le point commun (fondamental) entre Lénine, Staline et Trotski. Les évènements (et les écrits post-octobre de Trotski) confirment sans l’ombre d’un doute son approbation de principe de « l’industrialisation poussée et rapide » même au prix de l’esclavage de masses. Tant que Staline applique la politique prônée naguère par « l’opposition » —disait en substance l’ancien pourfendeur du « socialisme dans un seul Etat »—, et même s’il va « un peu trop loin » dans l’inhumaine exploitation en particulier de la paysannerie, l’on ne peut qu’approuver dans sa globalité une pareille politique, tout en « critiquant » (pour se donner bonne conscience) quelques unes de ses « déviations ».... Trotski, n’en déplaise à ses fervents adorateurs, n’est au fond que le théoricien, non pas seulement d’une politique autoritariste, mais de tout un régime dont Staline a été le fidèle réalisateur ! (A. Ciliga, Au pays du mensonge déconcertant, 10/18).
Ceci étant dit, revenons à présent à nos staliniens qui, certes ne sont —fort heureusement— guère nombreux, mais leur simple persistance en marge de la scène politique locale (et seulement locale) en ce début de XXIème siècle n’est pas dépourvue de signification.
Ce qui est frappant dans l’attitude des staliniens tunisiens a trait à ce que la psychanalyse qualifie de « refus du principe de réalité ». En effet, par crainte d’accomplir un travail de deuil (par définition pénible et douloureux) idéologique, politique et historique (voire même philosophique), ils refusent de prendre au sérieux les révélations atroces faites par les contemporains des révolutionnaires russes, et encore moins celles rendues publiques par les quelques rescapés des Goulags, sans parler des nombreux témoignages authentiques d’intellectuels sincères déçus de ce qu’ils ont pu découvrir de visu, et non par ouie dire, dans le pays « des soviets ». Quand ils n’écartent pas cette littérature, aujourd’hui abondante et accessible, d’un revers de main dédaigneux n’y voyant qu’« une habituelle propagande impérialiste, anti-socialiste, etc. », les inconditionnels du Père/dictateur vous rétorquent qu’il n’y avait guère de choix, dans un contexte de guerre civile, d’agression étrangère (les armées blanches), et de sous développement. Lorsque vous leur rappelez que l’exploitation et l’oppression, tout autant que la stratification « catégorielle » (sic) de la société du temps de Staline (mais pas que du temps du « Père fouettard » !) n’avaient rien à envier à celles de la Russie tsariste, et qu’elle était davantage encore plus inhumaine que celles des régimes capitalistes (où il est au moins permis de faire grève, d’avoir des syndicats, des partis politiques, des associations, et de protester...). Il vous répondent à l’unisson : c’est le prix à payer pour la construction du « socialisme », « on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs »... Foutaises ! Nous leur répliquons (après C. Castoriadis, C. Lefort et E. Morin) que ce n’est nullement le socialisme qui était à l’œuvre en URSS, mais la pire des barbaries... car perpétrée au nom des nobles idéaux progressistes, égalitaires et humanitaires...
Ce qui est encore déroutant chez les « stal-tun » c’est que leur amnésie volontaire se trouve doublée d’une schizophrénie (psychose, comme tout un chacun le sait, incurable !) particulièrement avancée. Que dire, en effet, de ces gauchistes qui, tout en s’agrippant aussi discrètement qu’ils peuvent (la honte n’est pas loin !) à la faucille et au marteau staliniens (le premier pour « cueillir » les têtes qui pensent mal le deuxième sert à les écraser), luttent actuellement avec, je pense, une sincérité qui n’est pas feinte, pour les libertés politiques, le pluralisme, la tolérance, la démocratie et les droits de l’homme ! Le cerveau —le leur— se trouve pour ainsi dire scindé en deux : une zone d’interactions neuronales primitives qui demeure fidèle jusqu’à la servilité au mensonge, à la dictature, à l’oppression, à l’exploitation bureaucratique d’une sauvagerie inouïe ; et une autre zone encore frêle « dévouée » et dédiée presque entièrement à la liberté politique et à la démocratie « bourgeoise » ! Et il ne sert strictement à rien d’inviter les concernés à tenter ne serait-ce qu’une seule « association » (dans le sens toujours psychanalytique) entre ces deux mondes diamétralement opposés, et qui ne « cohabitent » pas moins au sein de cette même unité bizarre qu’est le cerveau compartimenté « stal-tun » !
Dans « Schizophrénie & société » (Encyclopaedia Universalis) Deleuze dit que « Le caractère spécial des machines schizophréniques vient de ce qu’elles mettent en jeu des éléments tout à fait disparates, étrangers les uns aux autres » et l’auteur de l’Anti-Œdipe d’ajouter « À la limite, le schizophrène fait une machine fonctionnelle avec des éléments derniers, qui n’ont plus rien à voir avec leur contexte, et qui vont entrer en rapport les uns avec les autres à force de ne pas avoir de rapports : comme si la distinction réelle, la disparité des différentes pièces devenait une raison pour les mettre ensemble, conformément à ce que les chimistes appellent des liaisons non localisables » (l’italique est de Deleuze).
Quid alors de la logique, de la cohérence, du bon sens, autrement dit de cette « chose du monde la mieux partagée [qu’est] la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux » (Descartes) ?
Comment peut-on prôner, lutter, militer, pour les lumières, pour la Liberté (politique entre autres) en y concédant parfois un lourd tribut (emprisonnement, torture, exil, etc.) et rester, tel le Méphistophélès de Goethe, l’esclave du « malin » ?
Comment pourrait-on revendiquer aujourd’hui une quelconque crédibilité dans le combat démocratique tunisien, tout en continuant à coller au plus près de l’horreur dictatoriale d’hier ?
Il est sans doute grand temps pour nos « stal-tun » de se livrer sans plus tarder à une réelle « schizo-analyse » ! Ils y gagneront, croyez-moi, en clarté et en cohérence. Et nous n’en serons que mieux renseignés sur leurs réelles intentions politiques !
Houcine Bardi
Docteur en Droit
Avocat au Barreau de Paris